Terrain artificiel : le football et le folklore

Terrain artificiel : le football et le folklore
Le sport favori du pays est inséparable de la créativité populaire, tandis que les joueurs, entraîneurs et arbitres deviennent souvent les héros de chants de supporters, de légendes, de blagues et d'histoires drôles
Terrain artificiel : le football et le folklore
Le sport favori du pays est inséparable de la créativité populaire, tandis que les joueurs, entraîneurs et arbitres deviennent souvent les héros de chants de supporters, de légendes, de blagues et d'histoires drôles
Le football est un phénomène purement sportif, ce qui n'empêche pas le monde créatif d'y trouver une source d'inspiration. Ce projet spécial de Welcome2018 évoque les liens entre le sport le plus populaire de la planète et l'art. A proprement parler, le folklore ne constitue pas un genre artistique, mais il est méticuleusement étudié par la philologie, dont le sujet sont les œuvres littéraires. Voilà pourquoi nous nous sommes permis d'inclure dans cette rubrique une petite étude sur la création footballistique populaire.
Le chant de supporter est l'un des genres du folklore urbain se développant le plus dynamiquement. L'arsenal des supporters des clubs européens majeurs recèle de centaines de textes qu'ils scandent ou chantent dans les stades, dont le répertoire se renouvelle sans cesse. Pour les vrais supporters, le match de football ressemble à un rite magique, car les supporters ne se contentent pas de regarder la rencontre, mais ils y participent et leurs chants sont conçus pour donner de la force à leur équipe tout en en retirant à leurs adversaires. Ce faisant, les chants imitent souvent divers genres folkloriques, comme celui de la « romance cruelle ».
" Je suis fan et le resterai,
Je supporterai le Spartak à jamais,
Et quand je mourrai, on posera
Sur ma tombe un drapeau du Spartak.

Et toujours et encore je verrai,
Comment joue mon Spartak natal,
Je verrai le Spartak marquer
Contre le CSKA ! "
Les chants de supporters imitent souvent divers genres folkloriques, comme celui de la « romance cruelle ».
C'est de la « Bombe » !
Le chant le plus célèbre des supporters de football russes est sans doute la légendaire « Bombe ». Il existe depuis déjà plus de 30 ans et plusieurs générations de supporters ont marqué le texte de leur empreinte, qui plus est issus des clubs les plus divers : les admirateurs du CSKA considère que la « Bombe » est à eux, les supporters du Spartak affirment que les Armeïtsi (surnom donné aux fans du CSKA, qui est historiquement le club de l'armée, NDLR) leur ont piquée, les supporters du Loko raconte que, dans les années 1980, il était chanté par tout le monde à Moscou, et ceux du Zénith ont créé une version pétersbourgeoise. Le texte de la « Bombe » est construit comme un dialogue entre le « capo » et le chœur des supporters, qui répondent à toutes les questions, sauf la dernière, par un « non ! » à l'unisson. Tout commence, cela va de soi, par une bombe, d'où le nom donné à l'ensemble de l'œuvre :
" Bombe atomique? — Non !
Bombe à hydrogène? — Non !
Bombe qui n’explose jamais? — Non !
Bombe vendue partout? — Non !
Bombe qui n’existe pas? — Non !
Bombe avec laquelle jouent les enfants? — Non !
Plus tard, dans la version courte, suivaient les noms des équipes ennemies, que les supporters répudiaient jusqu'à ce que, enfin, ils entendent le nom de leur club, l'accueillant avec un « OUIII ! » assourdissant. Mais, avec les années, la partie « négative » s'est enrichie des héros et thèmes les plus inattendus :
" La petite Macha? — Non !
Bouillie de semoule? — Non !
La petite Léna? — Non !
Guénia le crocodile? — Non !
Au fil de l'interprétation de la « Bombe », le nombre de personnages et de choses répudiables grossit comme une boule de neige et l'apparition de la plupart d'entre eux ne peut s'expliquer que par une fantaisie populaire débridée :
" Les pousses de bambou? — Non !
Biaka et bouka? — Non !
Le corbeau Karkoucha? — Non !
Khrioucha le rhinocéros rose — Non !
Le lapin Stepachka? — Non !
Le bandit Promokachka? — Non !
Les missiles de croisière? — Non !
La junte de Pinochet? — Non !
Alla Pougatcheva? — Non !
Raïssa Gorbatcheva? — Non !
Porto moldave? — Non !
Saddam Hussein? — Non !
Et les supporters de chaque club finissent la « Bombe » à leur manière :
" … Notre natal, notre cher, rouge et bleu
Tout-puissant, décoré de l’ordre de Lénine,
CSKA Moscou? — Oui !!!
Ou bien :
" … Une femme qui accouche? — Non !
Notre grand et puissant Zénith de Léningrad ?! — Oui !
Ou bien :
" … Une femme qui accouche? — Non !
Le Spartak qui gagne? — Oui !
Le texte est sans cesse complété et, comme le dit Dima Lyssy, célèbre supporteur du CSKA, qui a donné une nouvelle vie à ce chant au XXIe siècle, il ne peut y avoir de version définitive de la « Bombe ». A l'heure actuelle, son interprétation peut atteindre cinq minutes de chant ininterrompu.
Les supporters ne se contentent pas de regarder la partie, mais ils y participent et leurs chants sont conçus pour donner de la force à leur équipe et en retirer à leurs adversaires.
Einstein supporte Amkar
Les supporters de clubs modestes, qui ne sont pas des foudres de guerre, on plus de difficultés que les fans des grands clubs : en composant les chants pour leurs clubs, ils ne peuvent pas se référer à un passé fait de grandes victoires. Mais les supporters ne se laissent pas abattre. Ils invoquent à leur secours des dieux antiques :
" Comme Neptune règne sur la mer
Le club du Saturn fait de même sur le football ! "
de grands savants :
" Einstein lui-même le disait,
Amkar les écrasera tous ! "
des poètes classiques :
" Lermontov, Pouchkine et autres poètes
Auraient seulement supporté le Krylia Sovetov ! "
ainsi que leurs œuvres :
" L’herbe verdit, le soleil luit,
Buvons un verre de bière, Rotor vaincra ! "
Quant aux supporters de West Ham, club éternellement dans le milieu de tableau anglais, ils font preuve d'ironie et d'humour noir. Alors qu'ils perdaient contre Manchester City sur le score de 0-6, les supporters du club londonien lancèrent un chant pouvant être traduit de la sorte : « Nous perdons chaque semaine, nous perdons chaque semaine ! Vous n'avez rien de spécial, nous perdons chaque semaine ! ».
Les fans de West Ham se distinguent par leur autodérision. « Vous n'avez rien de spécial, nous perdons chaque semaine ! », chantaient-ils alors que leur équipe perdait contre Manchester City sur le score de 0-6.
Et quand leur équipe s'inclina sèchement contre Arsenal dans le derby, les supporters de West Ham livrèrent un texte encore plus sarcastique : « Faisons semblant, faisons semblant, que nous avons marqué un but ! ». Après quoi ils rugirent comme si leur club venait effectivement de marquer.
Il n'a pas le droit de tirer du droit
Avant la guerre, dans l'Union Soviétique, circulait une histoire à propos d'un footballeur qui frappait si fort qu'il avait tué un gardien de but avec un ballon et devait depuis porter à la jambe droite un bandage, noir ou rouge, pour signaler qu'il n'avait pas le droit de tirer au but avec ce pied.

L'une des plus anciennes versions de cette légende est citée par le journaliste Igor Fessounenko dans son livre Brésil. Football. Torcida : « Je me souviens que dans les années 1940, à Zaporojié, assis derrière les filets percés des cages du stade Metallourg, nous autres, gamins, écoutions les histoires de gars plus âgés à propos de grands Basques et des gars du Spartak qui les affrontaient héroïquement, et sur quelqu'un qui, un jour, détruisit la barre des cages d'un tir et qui, lors du match suivant, tua le gardien d'une terrible frappe. Cela fut rapporté au camarade Staline et celui-ci, secouant sévèrement la tête, lui interdit dès lors et pour toujours de tirer du pied droit. C'est alors qu'apparut le chant incluant ces paroles : « Du gauche, il détruit toujours les poteaux, du droit, il lui est interdit de tirer ».
« Du gauche, il détruit toujours les poteaux, du droit, il lui est interdit de tirer », dit un chant de supporter sur un joueur qui aurait soi-disant tué un gardien de but en lui tirant dessus. L'apparition de cette légende est liée au nom du footballeur de Leningrad Mikhaïl Boutoussov.
L'apparition de cette légende est liée au nom du footballeur de Leningrad Mikhaïl Boutoussov : en mai 1925, lors d'un match de la sélection soviétique contre l'équipe de Turquie à Istanbul, notre attaquant tira au but et atteignit le gardien de but. Mais la frappe était si puissante que le portier finit dans les buts en même tant que le ballon, qu'il avait pris dans le ventre. On raconte qu'il perdit même connaissance quelques secondes, avant de reprendre ses esprits et de continuer la rencontre.

Sur le chemin du retour, l'équipe d'URSS disputa un match amical à Odessa. Boutoussov s'était blessé au genou et ne devait pas jouer, mais les autorités locales entreprirent d'envoyer des messages au staff de l'équipe pour leur demander de faire jouer le meilleur joueur. Pour se débarrasser d'eux, l'un des footballeurs, Fiodor Séline, leur lança à la figure : « Mais laissez-le tranquille. Il n'a pas la tête au football en ce moment. Il a tué le gardien turc ! Il lui a tiré dans le ventre sans faire exprès, et voilà… ». Au bout d'une heure, tout Odessa était au courant de l'horrible nouvelle, avant que la rumeur ne se répande jusqu'à Moscou et Léningrad. Quoi qu'il en soit, Boutoussov entra quand même sur le terrain, mais avec un bandage de fixation et joua surtout du pied gauche, valide : c'est ainsi que naquit la légende selon laquelle il lui était interdit de tirer du droit.

Histoire des surnoms footballistiques russes
Ils auraient bien aimé se faire Ponedelnik
Dans les années 1970-1980, la légende sur « l'attaquant tueur » se poursuivit, cette fois sous forme d'histoire pour enfants. Dans la nouvelle version, on promettait un million de dollars à celui qui attraperait son tir. On racontait qu'après qu'il eut tué le gardien, dans un pays d'Afrique on dressa un énorme gorille pour qu'il apprenne à arrêter le ballon, on le mit dans les cages, mais il le tua lui aussi. S'ensuivaient des épisodes avec le champion du monde de boxe et un grand cascadeur dans les cages, avec le même résultat. A la fin de l'histoire, Lev Yachine en personne se décida à arrêter cette terrible frappe (et il l'aurait certainement arrêtée, car ça reste Yachine), mais il n'y fut pas autorisé. On disait que le ballon avait été rempli de plomb pour tuer notre grand gardien de but, donc on fit bien de ne pas le lui permettre. Et si les parties sur le cascadeur, le boxeur et Lev Yachine sont pur folklore, l'épisode avec le singe vit le jour d'après une histoire vraie.
Alexandre Chirko, joueur du Spartak, attaquant qui marquait beaucoup, mais loupait encore plus, reçut des supporters le surnom de Fossoyeur de l'Ajax, mais aussi celui de Fossoyeur des occasions de but
En 1963, le SKA Rostov joua contre le Mali dans le cadre d'une tournée en Afrique. « Nous entrâmes sur le terrain, échangeâmes les fanions », se rappelle le capitaine de l'équipe Victor Ponedelnik, « et là je vois que le gardien de l'équipe du Mali tient un singe au bout d'une chaîne. Je suis étonné et me demande : « Qu'est-ce qu'ils en font pendant le match ? ». Là, il l'installe sur la barre transversale, accroche la chaîne à une sorte de clou et la rencontre commence ».
« Ce singe est la mascotte de l'équipe du Mali. Si vous l'avez tué, vous ne sortirez pas vivants du stade »
Pendant la partie, Ponedelnik frappa fort vers le but malien et toucha la transversale près de l'endroit où était assis le singe. Surpris, celui-ci tomba au sol et resta allongé sans bouger. Les Africains arrêtèrent de jouer momentanément, se penchèrent sur lui, quelqu'un prit l'animal dans ses bras et l'équipe du Mali sortit du terrain. Un horrible bruit s'éleva dans le stade, tout ce qui passait sous la main des supporters fut balancé des tribunes. Un traducteur résuma la situation : « Ce singe est la mascotte de l'équipe du Mali. Si vous l'avez tué, vous ne sortirez pas vivants du stade ».

Heureusement, le singe reprit ses esprits et, au bout de 15 minutes, la rencontre reprit, mais l'entraîneur de Rostov, Viktor Maslov, demanda aux joueurs de moins tirer au but, pour éviter les problèmes. Mais voilà que le correspondant du journal français L'Equipe décida durant la pause forcée que le match était fini et eut le temps de transmettre à sa rédaction que Ponedelnik avait tué un singe en tirant, bien qu'en définitive aucun animal ne souffrit.
Dans le mille
Alexandre Kerzhakov est le héros de nombreuses histoires drôles sur tous les loupés possibles et imaginables. Ceci étant, il reste l'attaquant ayant marqué le plus de buts dans l'histoire du football russe.
Si les légendes footballistiques sont associées aux noms de joueurs de premier plan, les héros d'un autre genre folklorique, l'histoire drôle, sont le plus souvent des footballeurs les plus notoirement maladroits. Ainsi, Alexandre Chirko, joueur du Spartak, était un attaquant qui marquait beaucoup, mais loupait encore plus et reçut des supporters le surnom de Fossoyeur de l'Ajax, mais aussi de Fossoyeur des occasions de but.

L'histoire drôle la plus célèbre à son sujet est la suivante : « Après le match, Chirko va voir Romantsev et lui dit : « Oleg Ivanovitch, à mon avis l'arbitre a aidé nos adversaires aujourd'hui. Est-ce que je peux le frapper ? » - « Ca n'en vaut pas la peine, Sacha », répond l'entraîneur en soupirant. « Dans tous les cas tu le manqueras ». Dans une autre histoire drôle, le pauvre Chirko essaie de se faire sauter la cervelle mais n'y arrive pas : il rate encore sa cible. Naturellement, après la fin de sa carrière, la rumeur populaire voulait qu'Alexandre se soit reconverti en peintre en bâtiment. Pourquoi ? « Parce que c'est un vrai peintre ».

A différentes époques, les héros de telles anecdotes étaient des attaquants qui manquaient parfois de chance avec les buts : Fiodor Smolov, par exemple, et même l'attaquant le plus prolifique de l'histoire du football russe, Alexandre Kerzhakov. Ce dernier en prit pour son grade après l'Euro 2012 en Pologne :
" On toque aux portes du paradis. Saint-Pierre ouvre. Devant lui, un homme en maillot tricolore.

— " Qui es-tu? ", demande Pierre.
 — " Je suis le footballeur russe Kerzhakov ".
— " Attends, comment est-ce que tu as pu atteindre ces portes (même mot que " cages " en russe, NDLR) ??? "
Les auteurs d'histoires drôles n'épargnent pas non plus la sélection russe, qui, cela est triste à dire, n'a jamais ressenti l'amour populaire dans la continuité. Voici la blague la plus courte sur notre équipe : « Quand un malheur arrive, ouvre les portes » et autres nouvelles de l'équipe de Russie de football ! ». Et voici sans doute la plus piquante :
" Deux fourmis se tiennent au bord d’un terrain de football et regardent l’entraînement de la sélection russe. L’une dit à l’autre :

— Sais-tu pourquoi nous sommes meilleures qu’eux?
— Non. Pourquoi ?
— Toi et moi, il y a 100% de chances qu’on entre sur le terrain en finale.
Après tout, les garçons de Tchertchessov ont une chance de faire taire ces fourmis et autres sceptiques, et de se transformer, passant de personnages d'histoires drôles à héros de légendes et de chants victorieux. Nous y croyons !
Nous croyons que les footballeurs de notre sélection ont une chance de se transformer, passant de personnages d'histoires drôles à héros de légendes et de chants victorieux.
Alexandre Feldberg, rédacteur en chef adjoint, spécialement pour Welcome2018
Photo credit:
Vince Talotta/Toronto Star via Getty Images, www.cyclowiki.org, Мариинский театр / Наталья Разина, www.moiseyev.ru, Джавахадзе Зураб/ТАСС, Images via Getty Images