Le Nijni des marchands

Cet itinéraire piétonnier commence dans le centre historique et couvre les principaux sites d’intérêt de la ville liés à la période d’éclosion de Nijni Novgorod en tant que capitale commerciale de la Russie. Aux XVIIIe et XIXe siècles, la ville était surnommée le porte-monnaie de la Russie dans la mesure où s’y trouvait une foire qui, de par son chiffre d’affaires, était non seulement la plus grande du pays mais aussi du monde entier. Les marchands qui y commerçaient ont laissé une trace profonde dans l’histoire de la ville : sur leurs fonds y ont été bâtis des quartiers résidentiels entiers, qui conservent jusqu’à nos jours l’atmosphère de cette époque, la tranquillité et la convivialité des villes russes provinciales.

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Le point de départ de la visite de la ville est la propriété Roukavichnikov sur le quai supérieur de la Volga. Cette demeure, dans le style du palazzo italien, a été construite à la fin du XIXe siècle par la famille du propriétaire de la première aciérie de Nijni, le grand usurier Mikhaïl Roukavichnikov. A cette époque, la maison était la plus remarquable et la plus riche de Nijni-Novgorod. Elle abrite maintenant le Musée ethnographique et son exposition permanente, tandis que dans les salles richement ornées on organise des cérémonies officielles, y compris de haut niveau : c’est par exemple ici qu’eut lieu la rencontre des leaders mondiaux participant au sommet Russie - UE qui se déroula à Nijni Novgorod en 2011.

Depuis le quai, qui est aussi appelé coteau de la Volga, s’ouvre une superbe vue sur ce fleuve. Comme il y a de cela plusieurs siècles, le coteau reste l’un des endroits préférés des habitants pour leurs promenades. Il y a ici de nombreux monuments historiques, des maisons construites par les plus riches personnalités des siècles passées. 

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Depuis le quai, on peut descendre vers le parc municipal qui se nomme jardin Alexandre. L’été, sous les vieux chênes et tilleuls, des projections de films sur grand écran et des festivals municipaux y sont organisés. L’un des plus populaires est le Jour des restaurants avec dégustation de desserts, de sandwiches et de limonades maisons. Il a lieu plusieurs fois par an.

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Les sentiers du jardin Alexandre nous mènent plus bas, jusqu’au fleuve et à son quai inférieur, où est installée la sculpture d’un cerf géant, symbole de la ville. « Au cours de la campagne du tsar Ivan le Terrible pour la prise de Kazan, des bêtes sauvages - élans et cerfs - étaient servies aux troupes pour leur ravitaillement. Tous les guerriers puisaient leurs forces dans la viande sauvage, devenaient deux fois plus courageux et, par conséquent, le siège de Kazan ne fut pas très long », raconte-t-on dans le « Сonte du cerf furieux » de l’écrivain de Nijni Novgorod Sergueï Afon’china. Selon la légende, Ivan le Terrible apprit à chasser le cerf auprès d’un jeune garçon local appelé Kholodaï-Golodaï. Après la prise de Kazan en 1552, le tsar Ivan décréta qu’un cerf devait être représenté sur le blason. Aujourd’hui encore, il orne les armes de Nijni Novgorod.

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Depuis le quai inférieur de la Volga, on peut remonter par l’escalier de Tchkalov, soit plus de 400 marches qui, périodiquement, voient tantôt se disputer une course à pied caritative, tantôt se transforment en amphithéâtre improvisé. Des concerts sont organisés sur la scène proche de l’eau et des matches de football sont retransmis sur de grands écrans plasma.

L’escalier mène au monument à Valeri Tchkalov, aviateur natif de Nijni Novgorod, ayant réussi en 1937 le premier vol sans escale à travers le Pôle Nord entre Moscou et Vancouver. Au pied du monument, on monte une scène de concert à l’occasion de toutes les célébrités municipales d’importance, et pendant les vacances du Nouvel An on y installe des expositions de sculptures de glace.

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C’est la place centrale de la ville, nommée en l’honneur de Kouzma Minine et du prince Dmitri Pojarski, qui à la tête d’une milice libérèrent Moscou de l’intervention polono-lituanienne à l’époque du Temps des Troubles, au début du XVIIe siècle. La place, apparue à la faveur de l’unification des places du Séminaire et de l’Annonciation, s’étend le long du rempart du kremlin de Nijni Novgorod, du monument à Valeri Tchkalov jusqu’à la principale rue piétonne, Bolchaïa Pokrovskaïa.

Il semble que le monument à Kouzma Minine, installé dans un petit square sur la place, presque sous les fenêtres de la faculté d’histoire de l’université d’État de Nijni Novgorod, invite à se promener dans l’Arbat local. Sur la place Minine et dans les cafés locaux, il y a toujours beaucoup d’étudiants : c’est aussi ici que se trouvent les bâtiments de l’académie de médecine, de l’université pédagogique, et, dans les quartiers alentours, ceux de l’université technique, de l’école fluviale et de l’académie des transports aquatiques.

Autre bâtiment remarquable, dont la façade donne sur la place Minine, ce qu’on nomme la « Première maison ». Cela ne vient pas seulement de son adresse (au 1 rue Minine), mais aussi de son statut : les guides l’appellent « Maison de Nijni Novgorod sur le quai ». Modèle de l’architecture de l’époque stalinienne, l’immeuble a été construit pour les hauts dignitaires du parti. Dans les années 1950, en face du bâtiment, un autre monument à Kouzma Minine, un buste sculpté, a été installé.

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C’est le lieu d’intérêt le plus connu et le plus important de Nijni Novgorod, mais aussi son berceau, car c’est à partir d’ici que la ville commença à se développer. Il existe une version chez les ethnographes, qui veut que le fondateur de Nijni Novgorod, Iouri (ou Gueorgui) Vsevolodovitch (petit-fils du fondateur de Moscou, Iouri Dolgorouki) jetât les fondements du kremlin sur ce rivage élevé, car il aurait été sous le charme de la vue qu’offraient les collines sur la Strelka. La vue est véritablement saisissante, mais la question plus pratique de la sécurité entrait aussi en ligne de compte : même quand elle était en bois, la forteresse protégeait convenablement la ville des ennemis, et le fleuve servait de barrière naturelle. Le kremlin de pierre apparut au XVIe siècle. En plus de bâtisseurs de Pskov, le maître italien Pietro Francesco prit part à la construction et fut rebaptisé Piotr Friazine.

Le kremlin compte 13 tours, qui ont toutes été conservées ou restaurées de nos jours. Chaque tour a sa propre architecture et ses légendes.

L’entrée principale, comme il y a plusieurs siècles, est la massive tour de Dimitri, appelée ainsi en l’honneur de l’église Saint-Démétrius-de-Salonique, qui se tenait jadis en face d’elle. A la place de cette église, on éleva ensuite la cathédrale de l’Annonciation, mais elle n’a pas survécu à l’ère soviétique, pas davantage que les trois autres églises qui se trouvaient sur le territoire du kremlin.

De nos jours, les bâtiments du XVIIIe siècle abritent l’assemblée législative, la philharmonie et la cour d’arbitrage, et, à côté, les bâtiments à l’architecture soviétique accueillent à la fois l’administration régionale et la représentation plénipotentiaire du président dans le district fédéral de la Volga, ainsi que la mairie de la ville et l’assemblée municipale. Le musée d’art moderne se situe dans le bâtiment de l’arsenal militaire de l’époque impérial, le musée d’art dans l’ancienne maison du gouverneur, et le musée des équipements militaires est à ciel ouvert. Ils sont tous en état de marche et sortis de l’industrie locale, la pièce la plus imposante est le tank T-34 produit par l’usine Krasnoïe Sormovo, installé à proximité de la Flamme éternelle et d’une composition sculptée en mémoire des participants à la Seconde Guerre mondiale.

A part sa valeur historique inestimable, chaque habitant de la ville a une histoire très personnelle avec les lieux du kremlin. Au bord du boulevard du Kremlin, les lycéens fêtent leur dernier jour d’école jusqu’au petit matin et les amoureux se promènent, les jeunes mariés viennent déposer des fleurs sous la Flamme éternelle, les parents emmènent les enfants voir l’arbre de Noël de la philharmonie.

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Le Kremlin abrite une exposition de matériel militaire produit par les usines de Nijni Novgorod durant les années de la Seconde guerre mondiale, ainsi que quelques musées, notamment le plus récent, la filiale du Centre national d’art moderne pour la région Volga-Viatkia. Il est appelé Arsenal étant donné que le musée occupe les locaux de l’ancienne armurerie, restaurés par l’architecte Evgueni Assom. Toutes les principales expositions, conférences, concerts et projections de films de la ville y ont lieu.

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Directement en sortant du Kremlin, nous descendons jusqu’à la rue de la Nativité. Au début de la rue, sur la place de l’Unité nationale, est installé un monument dédié à Minine et Pojarski, copie réduite de celui de Moscou. A côté de lui, Nikolaï Bougrovy, marchand ayant fait fortune dans l’industrie boulangère, a construit un asile de nuit de 840 places en 1885. Gorki le décrit dans la pièce Les Bas-Fonds. Le roi du pain dépensait près de la moitié de ses revenus dans des œuvres caritatives. 

La rue Rojdestvenskaïa est qualifiée de musée à ciel ouvert : c’est une enfilade continue de propriétés et d’hôtels de ville de marchands, chacun d’entre eux ayant une valeur historique ou culturelle. Les bâtiments se tiennent les uns contre les autres, formant de solides murs bariolés. Leurs rez-de-chaussée accueillent des restaurants, des cafés et des magasins. Peu à peu, la rue Rojdestvenskaïa devient le centre de la vie culturelle de la ville, gagnant en popularité sur la principale rue piétonne de la ville, la rue Bolchaïa Pokrovskaïa. Des marchés y sont organisés à tout moment de l’année : les marchands et artisans d’aujourd’hui y installent leurs tentes et marchandises.

Le week-end, la rue Rojdestvenskaïa est parcourue par un tramway ancien commémorant le premier tramway électrique russe apparu à Nijni Novgorod en 1896.

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Près du dernier arrêt de l’itinéraire se trouve la somptueuse église de la Nativité-de-la-Sainte-Vierge de style baroque, construite sur les fonds d’un compagnon de Pierre Ier, le marchand Grigori Stroganov.

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Ce fringant terem situé sur la rive de l’Oka est tout ce qu’il reste de l’énorme complexe de la foire de Nijni Novgorod, qui aura brillé pendant 100 ans et fait de Nijni Novgorod la capitale commerciale de la Russie. La décision d’installer en ville une place marchande d’importance nationale fut prise en 1817 à l’échelon impérial : l’empereur Alexandre Ier discuta personnellement du budget et de toutes les spécificités du projet avec l’architecte Augustin Bétancourt.

Le premier complexe commercial de la foire fut construit en cinq ans, et à la fin du siècle elle occupait une très grande partie de la Strelka avec des dizaines de rues, de places, son théâtre, son cirque et son cinéma. L’activité commerciale baissait deux mois par an (du 15 juillet au 10 septembre), mais quels mois c’était ! L’ambiance qui régnait sur le marché fut comparé aux fêtes du centre de Paris par l’écrivain français Alexandre Dumas père, venu spécialement à Nijni Novgorod pour voir cette place marchande unique en son genre : « La seule idée que l’on puisse se faire du fourmillement qui animait les bords du fleuve est de se rappeler ce que devient la rue de Rivoli un soir de feu d’artifice, quand les bons bourgeois de Paris, après avoir encombré la place de la Concorde, regagnent leurs foyers. »

Dans la galerie du Bâtiment principal le bijoutier Karl Fabergé et le parfumeur Brocard avaient leurs magasins. Plusieurs records et innovations sont à mettre au crédit de la foire. Pour la première fois dans l’histoire du pays, une foire russe atteint le niveau des places marchandes de Hambourg, de Londres, de Paris et les dépassa même en volume d’échanges (la foire de Nijni Novgorod était appelée « la cour d’échanges entre l’Europe et l’Asie »). C’est précisément à la foire de Nijni Novgorod que fut aménagé le premier système de canalisation du pays, présentée la première automobile russe à moteur à essence, le premier radio-récepteur au monde, les premières plantes cultivées dans des sels minéraux... Chaque jour, jusqu’à 300 000 personnes visitaient la foire, ce qui équivalait, à titre de comparaison, à la population de Moscou de l’époque.

A l’époque soviétique la foire cessa pratiquement d’exister : son territoire fut recouvert de logements à plusieurs étages, dans un premier temps le bâtiment principal fut occupé par les autorités municipales, puis par le magasin Dietski Mir. Dans les années 1990, la rénovation progressive de la foire commença, elle fut même présentée à New York, des liens avec des places financières européennes furent établis, des forums auxquels participèrent des experts, hommes d’affaires et politiciens étrangers furent organisés.

En 1993, au cours de sa première visite en Russie, le Premier ministre britannique Margaret Thatcher vint voir la foire et, un an et demi plus tard, ce fut le tour de son successeur, John Major. Parmi les invités du forum Grands fleuves, qui est toujours organisé de nos jours à la foire de Nijni Novgorod sous l’égide de l’UNESCO, on a compté le scientifique et voyageur norvégien Thor Heyerdahl, le commandant et explorateur océanique français Jacques-Yves Cousteau ou l’architecte japonais Kisho Kurokawa.

Aujourd’hui, le Bâtiment principal de la foire a conservé les intérieurs et les fonctions attribués lors de sa fondation. La salle des armoiries, décorée des blasons des régions russes, accueille de nouveau des délégations étrangères de haut rang dans le cadre de sommets internationaux, de forums et de cocktails mondains.