Itinéraire. Kouïbychev, capitale de réserve

A la mi-octobre 1941, pendant la Seconde Guerre mondiale, du fait des dangers qui pesaient sur Moscou, il fut décidé d’évacuer la capitale vers Kouïbychev. Le gouvernement soviétique, le corps diplomatique, des artistes de premier plan et la famille du commandant suprême Joseph Staline y furent transférés.

3 heures à vélo ou à pied

Inna Mendel’son/Welcome2018.com

Le bâtiment à deux niveaux à l’angle des Oulitsa Pionierskaya et Alekseya Tolstogo - alors Voskresenskaya et Kazanskaya - fut construit dans les années 1840 pour le conseiller titulaire Neronov. Il convient de noter que la façade de la maison, réalisée dans le style renaissance, n’a subi aucune modification depuis le jour de la construction du bâtiment.

D’automne 1941 au début de l’été 1942, la famille du dirigeant de l’Union soviétique Joseph Staline vécut dans cette propriété. L’édifice ne fut pas choisi au hasard : la direction du NKVD pour la région de Kouïbychev se trouvait à proximité et le quartier où se situait le manoir était bien gardé. La famille de Staline y habita dans un climat de stricte confidentialité. Plus tard, dans son livre Vingt lettres à un ami, la fille de Staline, Svetlana Allilouïeva, écrira : « Tout à coup, on nous réunit pour nous envoyer à Kouïbychev : on chargea longtemps les affaires dans un wagon spécial... On ne savait pas si papa viendrait de Moscou ; au cas où, on chargea aussi sa bibliothèque. A Kouïbychev, nous fûmes tous conduits à une propriété de la Oulitsa Pionerskaya dotée d’une petite cour. La maison avait été réparée à la hâte, il y avait une odeur de peinture et, dans le couloir, cela sentait les souris. Toute notre « suite » de domestiques était venue avec nous : les cuisiniers, les serviteurs et les gardes. J’allais à l’école en neuvième classe... »

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Au cours de l’année 1899, à l’angle des Oulitsa Panskaya et Saratovskaya (aujourd’hui Leningradskaya et Frunze), le marchand de Samara Pavel Goutchkov édifia un hôtel à deux niveaux. Plus tard, il fit faillite et il fallut vendre le bâtiment aux enchères. L’hôtel fut acheté par Vassili Sourochnikov, autre marchand de Samara. Il y ajouta trois niveaux supplémentaires et inaugura en 1911 l’hôtel National. Le bâtiment est réalisé dans le style Art Nouveau. Le deuxième et le troisième étages sont ornés de plaques vertes et vert clair.

Le National était considéré comme l’un des meilleurs hôtels de Samara. Les chambres de la catégorie « luxe » n’avaient rien à envier aux chambres des meilleurs hôtels de Moscou et Saint-Pétersbourg en termes de fastes. En 1941, le bâtiment fut attribué à la direction suprême soviétique qui avait été évacuée à Kouïbychev depuis Moscou. L’hôtel National accueillit plusieurs commissariats du Peuple et secrétariats du présidium du Soviet suprême de l’URSS. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Mikhaïl Kalinine, président du praesidium du Soviet suprême de l’URSS, Kliment Vorochilov, maréchal de l’Union soviétique, Andreï Andreïev, secrétaire du Comité central du Parti communiste et Andreï Vychinski, vice-commissaire du Peuple aux Affaires étrangères, y habitèrent. L’hôtel National et ses occupants se trouvaient sous protection renforcée.

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En dépassant un pâté de maisons dans la Oulitsa Leningradskaya et en tournant à droit dans la Oulitsa Kuybysheva, il est possible de voir un bâtiment qui abrite aujourd’hui l’hôtel Bristol Jigouli. Il y eut toujours un hôtel ici, seul le nom changea.  L’édifice fut bâti en 1897 pour Elisabeth Soubbotina, qui loua une partie des locaux en tant qu’hôtel. De 1908 à 1909, la demeure fut reconstruite dans le style Art Nouveau tardif.

Pendant la Seconde guerre mondiale, l’hôtel s’appelait officiellement Vtoraïa (« second ») mais était présenté aux étrangers sous le nom de Grand Hôtel. En octobre 1941, des journalistes étrangers y étaient logés. Eddy Gilmour, correspondant américain de l’agence Associated Press, se rappelant plus tard du Grand Hôtel, écrivit que dans sa chambre se trouvaient deux lits en fer cassés, une grande penderie abîmée et deux tables.  Le journaliste américain fut aussi frappé par le fait qu’il n’y avait pas de salle de bains individuelle dans la chambre, ni d’eau, et qu’il y faisait également très froid, tant et si bien que les fenêtres étaient recouvertes de glace. Quoi qu’il en soit, le Grand Hôtel possédait un bon restaurant où, en décembre 1941, les journalistes américains se battirent avec des diplomates et correspondants japonais après avoir appris que l’aviation japonaise avait attaqué Pearl Harbor.

Au cours de l’évacuation du corps diplomatique de Moscou à Kouïbychev, l’ambassade américaine reçut le bâtiment d’une ancienne école. Les autorités locales manquèrent de temps pour bien préparer les locaux à l’arrivée des étrangers. Par conséquent, quand les diplomates pénétrèrent dans l’édifice, ils trouvèrent des pupitres et quelques lits qu’on avait eu le temps d’amener là. L’ambassadeur de Suède Vilhelm Assarsson se rappellera plus tard :  « Steinhardt, l’ambassadeur des États-Unis, et son personnel, furent installés dans le bâtiment d’une école secondaire... On pourra dire tout ce que l’on voudra sauf qu’il était satisfait. Je dis à l’ambassadeur qu’en de telles circonstances nous ne pouvions guère nous attendre à mieux, mais il ne voulut pas m’écouter. Avec l’air d’une personne insultée, Steinhardt répliqua : « Je n’ai pas rejoint le service diplomatique pour souffrir de la sorte. Je l’ai rejoint pour profiter de la vie. Vous devez reconnaitre qu’ici c’est la misère. Nous avons été piégés. »

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Cette propriété Art Nouveau a été bâtie au début du XXe siècle selon les plans de l’architecte Alexandre Zelenko pour la marchande de Samara Alexandra Kourlina. De nos jours, elle abrite le Musée d’Art Nouveau, mais pendant la Seconde Guerre mondiale elle accueillait l’ambassade de Suède. Dans un délai très court, les autorités de Kouïbychev durent trouver un bâtiment séparé pour chacune des missions diplomatiques, ce qu’elles firent à la hâte. Il s’avéra ensuite que les Suédois avaient hérité du meilleur des manoirs. Ceci étant, leur première impression sur le bâtiment fut loin d’être bonne. « Nous autres, sept fonctionnaires subalternes, fûmes envoyés dans un vieux manoir vide.  Dans les chambres, nous ne découvrîmes qu’une vingtaine de lits en fer qui nous firent penser qu’il abritait jusqu’à tout récemment un hôpital. Nous commençâmes à nous installer en achetant des meubles là où c’était nécessaire. Plus tard, en partageant nos impressions avec d’autres diplomates, nous nous rendîmes compte que notre ambassade avait reçu le meilleur de tous les bâtiments », se souviendra ensuite Sverker Åström, ancien secrétaire de l’ambassade de Suède en URSS. Et voici ce qu’écrivit dans ses mémoires l’ambassadeur Vilhelm Assarsson :  « Il était difficile d’accuser les autorités de la ville de partialité ou de sympathie particulière envers nous, les Suédois. Dans l’agitation du temps de guerre, c’est sans doute le hasard aveugle qui gouvernait ici. Mais le fait que nous avions hérité du meilleur manoir de la ville est indubitable ».

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De nos jours, cette propriété en pierre à deux niveaux construite selon les plans de l’architecte Alexandre Chtcherbatchev pour le chef de la noblesse Alexandre Naoumov dans le style Renaissance abrite le Palais de la créativité pour enfants et adolescents. Mais, à l’automne 1941, dans le cadre de l’évacuation des missions diplomatiques de Moscou à Kouïbychev, le bâtiment fut attribué à l’ambassade britannique. C’est précisément dans cet édifice que furent prises des décisions d’importance capitale sur la fourniture par les Alliés de chars d’assaut, d’avions, d’automobiles, de carburant ainsi que de matériaux pour l’industrie d’armement de l’URSS.

Inna Mendel’son/Welcome2018.com

Le compositeur Dmitri Chostakovitch arriva à Kouïbychev avec sa famille - sa femme et deux petits enfants - à bord du deuxième convoi du théâtre Bolchoï, depuis Moscou, où il avait dans un premier temps été évacué depuis Léningrad assiégée. Le départ s’était fait à la hâte. A Kouïbychev, Chostakovitch se retrouva sans affaires et vécut tout d’abord dans un minuscule appartement Oulitsa Nekrasovskaya. C’est là qu’il acheva sa Septième symphonie, pour laquelle il recevra le prix Staline.

Après la première triomphale de la Septième symphonie sur la scène du palais de la culture de la Plochtchad’ imeni Kuybysheva (de nos jours théâtre d’opéra et de ballet), le compositeur se vit attribuer un immense appartement dans une propriété prestigieuse à l’intersection des Oulitsa Rabochaya et Frunze. Ici, il y avait un bureau particulier avec vue sur la Volga et, plus important encore, un piano à queue. Dans cet appartement, Dmitri Chostakovitch travailla beaucoup : il y écrivit l’opéra Les Joueurs, sept romances pour basse et la suite Léningrad natal. La Oulitsa Rabochaya porte désormais le nom du grand compositeur russe.

Vladimir Smirnov/TASS

Construction du génie unique en son genre, c’était l’un des sites les plus secrets de l’Union soviétique. La décision de construire un bunker à Kouïbychev fut prise à l’automne 1941. Dans des conditions de confidentialité extraordinaires, la brigade de Metrostroï commença les travaux en mars 1942. En octobre de la même année le bunker était achevé. La construction dura neuf mois seulement.

Au cours des bombardements, le bunker pouvait abriter plus de 100 personnes. L’abri fut avant tout construit pour Joseph Staline, au cas où la situation empirerait à Moscou. La copie exacte du bureau de Staline au Kremlin y fut recréée, ainsi que la salle de réunion de 70 mètres de la Commission de Défense nationale. Toutefois, le guide suprême resta à Moscou. En outre, il n’existe pas de preuve officielle que Staline ait un jour visité le bunker de Kouïbychev.

Le bunker est également unique en ce qu’il se trouve à 37 mètres sous terre. La profondeur du bunker d’Adolf Hitler à Berlin était de 16 mètres.

Vladimir Smirnov/TASS

Le sept novembre 1941, des défilés militaires en l’honneur du 24e anniversaire de la révolution d’Octobre eurent lieu dans trois villes : Moscou, Voronej et Kouïbychev. Les tribunes installées sur la place Kouïbychev étaient garnies de dirigeants du pays, de diplomates et de journalistes étrangers. Des troupes d’infanterie, des cadets de l’académie médicale militaire, le bataillon féminin des troupes du district militaire de la Volga, des cavaliers, des chars d’assaut et de l’infanterie mécanisée participèrent au défilé. Des centaines d’avions de combat volaient dans le ciel : avions d’assaut, avions de chasses et bombardiers. Tous les participants partirent au front directement après le défilé.