L'été orange

DES BUTS DONT JE ME SOUVIENS
L'été orange
Roman Nagoutchev, sur la façon dont il a supporté les Pays-Bas à la Coupe du Monde 1998
DES BUTS DONT JE ME SOUVIENS
L'été orange
Roman Nagoutchev, sur la façon dont il a supporté les Pays-Bas à la Coupe du Monde 1998
« Des buts dont je me souviens » est un projet de Welcome2018 dans lequel des chroniqueurs de publications célèbres et des personnalités des médias partagent leurs émotions liées aux Coupes du monde dont ils se rappellent le mieux.
« Des buts dont je me souviens » est un projet de Welcome2018 dans lequel des chroniqueurs de publications célèbres et des personnalités des médias partagent leurs émotions liées aux Coupes du monde dont ils se rappellent le mieux.
Roman Nagoutchev
Commentateur sportif pour Match TV, journaliste, présentateur télé
A chacun sa Coupe du monde. Vous en doutez ? Demandez et vous saurez tout de suite qui était où lorsque Maradona a marqué contre les Anglais (sa légendaire « main de Dieu » lors de la Coupe du Monde de la FIFA 1986), quand Gerd Müller a envoyé le ballon dans les filets du Hollandais Jongbloed (but de la victoire de la finale de la Coupe du Monde de la FIFA 1974) et quand le phénomène brésilien Ronaldo a pris au dépourvu Oliver Kahn (le Brésilien a inscrit un doublé en finale de la Coupe du Monde de la FIFA 2002).
Ma première Coupe du monde remonte à 1994, mais elle n'est restée ni dans ma tête ni dans mon cœur. Je me souviens comment tout le monde se déchainait contre l'Argentine et son élimination sans gloire. Il y a six ans, Viktor Goussev a rappelé le direct avec le gardien de but de l'équipe de Russie Dmitri Kharine après la défaite contre la Suède. Viktor Mikhaïlovitch était à l'antenne dans l'émission Vremya et seul Kharine était d'accord pour s'exprimer :

– Dmitri, en trois mots…

– En quatre c'est possible ? – demanda le gardien de but navré.

– Ca l'est.

– Encore dans la m…

Je m'en suis souvenu avec Goussev, mais, enfant, je n'y avais pas accordé d'importance et avais oublié. A l'époque, seuls les buts m'importaient. Plusieurs années après, en regardant de nouveaux les matches de la Coupe du monde aux Etats-Unis, j'ai été frappé par la beauté de certaines réalisations : Owairan, Branco, Letchkov, Baggio. Mais il n'y a rien dont je me rappelle avec émotions.

C'est plus facile s'agissant de l'édition de 1998. Le meilleur été de mon enfance. Je jure que je me le remémore toujours avec le sourire et des frissons. J'ai 12 ans, nous jouons au football sous la pluie, prêtons serment d'être amis pour la vie, tombons amoureux de filles plus âgées et parions passionnément sur le fait de savoir qui est le meilleur, Kluivert ou Ronaldo ? Et si ça se prononce « Kleuïvert » ou « Klaïvert ».
J'ai connu l'équipe des Pays-Bas à l'Euro 92. Marco Van Basten avait marqué contre nous un but que l'arbitre n'avait pas accordé et pour moi, qui n'était alors qu'un enfant, cela paraissait tout à fait injuste. En représailles, je supportais les Oranges. De plus, en mai, j'avais vu le super but Wim de Jonk contre le Torino en finale de la Coupe de l'UEFA et était tombé amoureux de l'Ajax, des Pays-Bas et de toute cette vague orange. A l'époque, je ne comprenais pas encore pourquoi.
Les choses ont fait que je passais chaque été au bord de la mer Noire. Ma grand-mère travaillait dans le sanatorium Goloubaïa datacha, qui était de fait une colonie de vacances pour enfants. Les mères et grand-mères de mes meilleurs amis Jenia, Pachka, Volodka et Seriogua, surnommé « le Poilu », y travaillaient aussi. Et nous jouions au football tous les cinq. Et il est possible de se fâcher avec ses amis.
– Ouais, et bah ton Brésil, à part Ronaldo, c'est que des nuls !

– Ouais, dans ta Hollande il y a un gars surnommé Masque à gaz.

– Ouais, bah toi…

– Et toi…
– Ouais, et bah ton Brésil, à part Ronaldo, c'est que des nuls !

– Ouais, dans ta Hollande il y a un gars surnommé Masque à gaz.

– Ouais, bah toi…

– Et toi…
Nous nous sommes même battus un jour. Enfin, battus… Jenka m'a mis un coup de poing dans l'œil après que j'avais dit que son Brésil chéri avait gagné contre le Danemark par hasard. Même tous les frères Laudrup (stars de l'équipe du Danemark dans les années 1990) ne m'ont pas aidé. Mais au bout de deux heures, nous avions déjà fait la paix et nous empressions d'inventer quelque chose d'autre. Nous avons ri en nous remémorant cela l'autre jour quand je suis venu commenter le match entre les équipes jeunes de Krasnodar et du Réal, et Jenia travaille justement à l'Académie Sergueï Galitski.

Je vibrais très fort pour les Hollandais. Je pense que cet amour fut encore renforcé par la non-qualification de l'équipe de Russie à la Coupe du monde en France. Aleksandr Mostovoï avait raté le but vide à Chypre : nous n'avions rien à faire à la Coupe du monde. C'était ma conclusion personnelle. Mais les Pays-Bas, avec Jonk, van der Sar et Bergkamp, c'était quelque chose. Une seconde patrie.

Je me souviens du match contre la Belgique pour l'arbitre chauve et effrayant Collina et l'expulsion de Kluivert. La Corée fut écrasée 5-0. Cocu, Overmars, Bergkamp, van Hooijdonk et Ronald de Boer : il m'est encore facile de me rappeler qui a marqué, dans l'ordre exact. J'ai fait la connaissance des auteurs des deux derniers buts à la toute première Coupe des Légendes en 2009. Katia Kiriltcheva et moi, travaillant comme correspondants, avions décidé de tout filmer d'un seul tenant. Mais lors de l'after party organisée pour la fin du tournoi, Pier van Hooijdonk et Ronald de Boer était impossibles à rater et « mettaient le feu » comme sur les terrains dans les années 1990.

La troisième rencontre était contre le Mexique : contrariété enfantine, vexation et incapacité à encaisser ce qui s'était passé. 2-2 et but d'Hernandez à la dernière minute… Alors qu'il y avait 2-0 quelques instants auparavant. Ce sentiment idiot réapparaîtra en demi-finale contre le Brésil, quand, assis sur le lit d'appoint près du téléviseur noir et blanc de mamie, j'essayais de ne pas pleurer. Mais « les buts dont je me souviens » sont différents. Je ne les ai pas vus en ligne, mais c'est l'un de mes souvenirs les plus forts de la Coupe du monde. Et l'un des meilleurs.

Et voilà pourquoi.
Le penalty raté de Predrag Mijatovic et le but d'Edgar Davids en fin de partie (je parle du match de 1/8 finale de la Coupe du Monde 1998, durant lequel l'équipe des Pays-Bas a décroché la victoire en toute fin de match contre l'équipe de Yougoslavie) déclenchèrent chez moi une sorte d'hystérie. Je n'avais jamais éprouvé de telles émotions variées en une heure et demie et ne comprenais pas comment maîtriser cela. Mon cœur battait la chamade, je me balançais d'un côté à l'autre et relisait nerveusement, au cas où, l'album d'autocollants Panini. J'étais énervé de ne toujours pas avoir le Sud-Africain Theophilus « Docteur » Khumalo. Quand vint le moment du quart de finale Argentine – Pays-Bas, je n'arrivais pas à me forcer à regarder le match. La rencontre avait lieu en journée selon l'heure de Moscou, j'avais même pensé la regarder avec Pacha, ou Seriogua, ou tous ensemble, pour que ce soit plus facile à affronter, mais non… Jenia déclara qu'il allait le regarder tranquillement et qu'il me raconterait tout. Evidemment. C'était facile pour lui, il était pour le Brésil. Il avait Ronaldo, Rivaldo et Bebeto. Mais moi ? Pendant plusieurs heures, j'errais sans but sur le territoire de Goloubaïa datcha. La chaleur, ou la fièvre, me tourmentaient, et j'avais mal au ventre. C'est ainsi que les gens appréhendent leur premier rendez-vous amoureux, leurs examens, les résultats d'un entretien, des discussions importantes. Moi, à 12 ans, j'attendais la fin du match Argentine – Pays-Bas.

Je marchais sur la route revenant de la plage et aperçut Jenka qui venait à ma rencontre. « T'as l'air grave. Ça veut dire qu'ils ont perdu. S'ils avaient gagné tu serais en train de crier là-bas… » Il est plus grand que moi, et 20 ans après, mon ami conserve cette manière de regarder de haut et de près. Jenia me regarda, sourit et lâcha :

– Ils ont gagné tes Hollandais !

Et je sautai à son cou.
P. S. : Ce soir-là, notre bande d'amis le passa sur la plage. Nous faisions les imbéciles et, sans doute, faisions cuire des moules. A l'époque, il était possible de les prendre directement sur la jetée. Je ne me suis jamais plaint du fait de ne pas avoir vu en direct le superbe but de Bergkamp, ça n'en reste pas moins le meilleur « but dont je me souvienne ». Mais, après un match, nous ne pourrons plus jamais aller nous baigner comme à l'époque. Cet été, cela fera déjà 10 ans que l'un de nos amis, Serioja, n'est plus des nôtres… Que ces lignes lui soient dédiées.
Illustrations :
Artyom Absaliamov, spécialement pour Welcome2018.com