Le match à Stalingrad





Le match à Stalingrad
On fête les 75 ans de la rencontre légendaire. Mythes et réalités
 
Pour le Jour de la Victoire, le 9 mai 2018, la finale de la Coupe de Russie se déroulera à la Volgograd Arena, stade de la Coupe du Monde de la FIFA, Russie 2018™. Il y a 75 ans, en mai 1943, après la Bataille de Stalingrad, dans la ville ravagée par la guerre, on jouait aussi au football. L'équipe du Dynamo accueillait le Spartak Moscou (1-0). La rencontre entra dans l'histoire comme le match « Dans les ruines de Stalingrad ».

Il existe de nombreux écrits sur la rencontre qui eut lieu le 2 mai 1943. En plus de publications dans les médias, il y a des souvenirs de participants au match, dans le roman Moscou – Stalingrad, écrit par Dmitri Rogatchiov à propos du match et ayant reçu le Grand prix littéraire de Russie en 2008. Cet événement des années de guerre s'est entouré de légendes et de fictions artistiques. Welcome2018 compare les réalités et les mythes sur cette rencontre.
Comment nommer convenablement le match ?
La rencontre Dynamo – Spartak est entrée dans l'histoire sous le nom de « Match dans les ruines de Stalingrad ». Néanmoins, les historiographes contemporains contestent cette appellation, affirmant qu'il est plus exact de parler de « Match dans les ruines ».

Svetlana Argastseva, chef du département des expositions du musée-réserve historique et commémoratif national de la Bataille de Stalingrad, considère qu'une mauvaise appellation s'est imposée et explique pourquoi :

« Le match de football a été disputé non pas dans les ruines de la ville, mais dans une ville, dont la majeure partie était détruite. La ville de Stalingrad n'a pas été totalement détruite par la guerre. Au sud de la ville, il reste aujourd'hui encore des constructions d'avant-guerre. L'armée de l'Allemagne nazie comprenait que même en cas de conquête de la ville, il lui faudrait passer l'hiver au bord de la Volga. Les Allemands ne bombardèrent pas la périphérie sud de Stalingrad aussi fortement que le centre et le nord de la ville. Par conséquent, du point de vue historique, il vaut mieux dire « Dans les ruines ».
Le ballon a-t-il été lancé d'un avion ?
La légende principale du match « Dans les ruines de Stalingrad » réside dans les circonstances du coup d'envoi de la rencontre. On voulait marquer le retour du football dans la ville héroïque de la façon la plus spectaculaire possible, en lâchant un ballon sur le terrain depuis un avion de chasse. Le ballon aurait heurté une motte et rebondi en dehors du stade.1

Klim Koniakhine aida à rétablir la vérité. C'est l'un des quelques témoins de cette rencontre à encore vivre à Volgograd.

« Chez des gens qui avait vécu presque six mois sous les bombardements, l'apparition d'un avion de chasse suscita la panique », témoigne-t-il. « Les gens, rodés par la guerre, se jetèrent au sol dans toutes les directions. Le ballon fut jeté de l'avion, mais il n'atterrit même pas dans le stade. La rencontre commença finalement avec 20 minutes de retard. Durant l'époque soviétique, on n'avait pas l'habitude d'écrire sur cette histoire ».
Où les équipes ont-elles joué ?
Avant la guerre, à Stalingrad, les matches du championnat et de la Coupe d'URSS avaient lieu dans trois stades : le Traktor, le Dynamo et l'Octobre Rouge. Lors de la bataille de Stalingrad, ces enceintes furent totalement détruites. Le seul endroit convenable pour la rencontre était Beketovka, alors à la périphérie sud de la ville. « Là-bas, la 64e armée du général Choumilov avait si bien résisté que les Allemands n'avaient pas atteint les quartiers urbains, les combats les plus acharnés ayant eu lieu près du mont Chauve. C'est une hauteur aussi stratégique que le kourgane de Mamaïev », explique Svetlana Argastseva. « A environ 10 km du mont Chauve se trouve le stade Azot, qui appartenait au FC Khimprom. L'usine ne ferma pas durant la Bataille de Stalingrad ».

Au printemps 1943, quand fut prise la décision de disputer la rencontre, le stade Azot fut remis en ordre. On y construisit des tribunes en bois de 3000 places. Le terrain de football, où il restait quelques cratères et un abri de combat, fut nivelé, et l'entrée fut décorée de petits tours en bois à la manière du Wembley à Londres. L'Azot n'existe plus de nos jours. Aujourd'hui, on trouve à cet emplacement des habitations.
Combien de spectateurs le match a-t-il attiré ?
Le 2 mai 1943, l'Azot était plein comme un œuf. D'après le témoignage de Dmitri Rogatchiov, auteur du roman Moscou – Stalingrad, les deux tiers des billets vendus pour la rencontre l'étaient pour des places debout.1 Selon les dires de Konstantin Belikov, qui joua ce match sous les couleurs du Dynamo, 9000 personnes se pressaient dans le stade.2 Comme le racontent les historiens, les billets pour le match n'étaient pas seulement vendus, mais distribués aux meilleurs ouvriers et soldats du front. Beaucoup d'habitants de Stalingrad n'avaient tout simplement pas d'argent.

La rencontre se termina par la victoire des locaux sur le score de 1-0. Toutefois, le résultat sportif n'était pas important, même s'il fit évidemment plaisir aux habitants de Stalingrad. Beaucoup d'entre eux vivaient alors sous des tentes. Pour le Spartak, c'était vraiment le genre d'occasion où l'important était de participer, mais pas de gagner.
Pourquoi le Dynamo et pas le Traktor ?
Dmitri Rogatchiov. Moscou – Stalingrad. Editions Novaïa Elita, 2015.
Alexandre Skliarenko. Le Rotor. Du Traktor Stalingrad à nos jours. Editions Volgogradskaïa pravda, 2000.
Axel Vartanian. Le football pendant les années de guerre, troisième partie. Journal Sport Express, 2 mars 2007.
Le Match de la renaissance. Quarante ans après. Journal Football – Hockey, n°19 (1197), 1983.
Alexandre Pokrychkine. Se connaître dans le combat. Editions DOSAAF, 1986.
Vladimir Chtchagine. « Confiance du temps : confiance en soi ». Editions Education physique et sport, 1987.
Note de la rédaction. Vladimir Chtchagine est double champion du monde de volley-ball et a parfois joué pour le FC Spartak lors de matches amicaux.
Avant la guerre, à Stalingrad, il y avait trois équipes : le Dynamo, le Traktor et le Metallourg. L'équipe de l'usine de tracteurs jouait depuis 1938 en première division du football soviétique, dans le groupe A, et c'était l'une des plus fortes dans les années 1930. Cependant, lors du match du 2 mai 1943, c'est le Dynamo qui représenta Stalingrad. Konstantin Belikov en a expliqué les raisons.2

« En juin 1941, le Traktor se rendit dans le Donbass pour un match du championnat d'URSS. Nous y allâmes en train. Le matin, nous nous arrêtâmes dans une petite gare. Je sortis sur le quai où j'appris que la guerre avait commencé. Nous arrivâmes à destination et jouâmes même le match contre ce qui est aujourd'hui le Chakthar Donetsk (anciennement Stakhanoviets (Stalino), NDLR). Nous l'emportâmes 3-1 […] Au cours du match, un junkers passa non loin, mais le stade ne l'intéressait pas. Nous rentrâmes à la maison via Moscou. Nous envoyâmes un télégramme : « Nous vous demandons de considérer tous les joueurs du Traktor comme engagés volontaires ». A Moscou, toutefois, on nous ordonna d'aller à Stalingrad et d'attendre, puis le Traktor et les employés de l'usine de tracteurs furent évacués à Tcheliabinsk.

Konstantin Belikov et trois autres joueurs de l'équipe du Traktor de 1941 (Vassili Ermassov, Sergueï Plonski et Leonid Cheremiet) restèrent défendre la ville : ainsi, en tant que joueurs du Traktor, ils jouèrent dans les rangs du Dynamo.
Pourquoi le Spartak ?
L'un des principales questions historiques est la suivante : pourquoi c'est le Spartak qui est allé jouer à Stalingrad, alors que d'autres adversaires étaient proposés par Moscou : le CDKA et le Dynamo Tbilissi ? Selon la version de l'auteur du roman sur le match de Stalingrad Dmitri Rogatchiov, « les dirigeants de la ville avaient insisté ».1 Alexeï Matveïev, directeur du musée du Spartak Moscou, a sa version :

« A cette époque, le Spartak était objectivement l'équipe la plus forte du pays. Avant la guerre, nous avions remporté trois championnats et deux coupes, et nous étions encore montés trois fois sur le podium. Notre principal rival de l'époque, le Dynamo, comptait moins de trophées et de médailles. En 1942, le Spartak avait remporté le championnat d'automne et la Coupe de Moscou, en battant en finale le Dynamo, qui avait pris la première place dans le championnat de printemps. L'équipe du CSKA, qui remportera cinq des six championnats d'après-guerre, ne fut fondée qu'au printemps 1943. A ce moment-là, le Spartak était déjà l'équipe la plus populaire du pays, possédant le statut de tombeur de l'équipe du Pays basque. Cette équipe avait effectué une tournée réussie en URSS en 1937. Les Basques disputèrent 9 matches, ne s'inclinant que contre le Spartak.
Pourquoi le match s'est-il disputé précisément ce jour-là ?
Autre question : si le match était prévu pour le Premier mai, pourquoi a-t-il eu lieu le 2 mai ? L'historienne Svetlana Argastseva raconte : « Après Stalingrad, à l'hiver et au début du printemps 1943, nous récupérâmes le Caucase, Vorochilovgrad et Rostov, après avoir encerclé les nazis à Taman. Mais la Wehrmacht restait apte au combat et puissante. Ce printemps-là, Stalingrad se préparait à une nouvelle offensive des Allemands. Dans la ville, des corps qui avaient participé à la Bataille de Stalingrad se reposaient et se soignaient, et des fortifications se construisaient autour de la ville. On espérait contenir l'ennemi grâce à elles s'il essayait de revenir. On s'attendait à un raid de la Luftwaffe le Premier mai. Il fallut décaler le match de football d'une journée. Il fallut refaire à la main les billets et affiches qui avaient été tirés à l'imprimerie « Stalingradskaïa pradva ».
Pokrychkine volait-il dans le ciel ?
Une autre légende est liée au nom de celui qui fut trois fois Héros de l'Union Soviétique, le pilote et as Alexandre Pokrychkine. Dans son roman, Dmitri Rogatchiov affirme que le vol spécial parti de Moscou qui transportait les joueurs du Spartak était escorté d'un avion de chasse et qu'il était piloté par Pokrychkine en personne.1 Il aurait aussi pris part à la rencontre. Selon une autre version, l'équipe franchit la ligne de front car son escorte était conséquente.3

Alexeï Leontiev, gardien de but du Spartak, participant du match de mai 1943 devenu ensuite journaliste, témoigne de ce qui s'est réellement passé. Selon ses propos, au lieu de deux avions, un seul partit pour Stalingrad. Il était accompagné d'un avion de chasse.4 Pokrychkine n'était pas à bord de l'avion de chasse, c'est une invention littéraire.

Peut-être que la raison de l'apparition de ce mythe vient du fait que Pokrychkine était considéré par les habitants de Stalingrad comme l'un des leurs : il avait fait sa préparation à l'école de pilotage locale dont il sortit en 1939 avec la mention excellent.5

Les joueurs du Spartak ne franchirent évidemment pas la ligne de front, mais l'escorte par un avion de chasse n'était pas de trop. Briansk et Oriol étaient encore occupées au 1er mai 1943.

Vladimir Chtchaguine, qui disputa cette rencontre avec le Spartak, se souvient du vol vers Stalingrad7: « Le vol fut retardé d'un jour. […] Nous partîmes de Moscou le 2 mai 1943 à six heures du matin ».6

Selon toute vraisemblance, c'était le premier vol charter dans l'histoire de notre football. Le Spartak décolla de Khodynka, où se trouvait alors un aéroport civil, et atterrit à Beketovka. Les stars du football soviétique eurent à passer la nuit dans une école. Matelas et foin faisaient office de lits.6 Après la rencontre, les joueurs du Spartak furent transportés à travers la ville détruite en camions et on leur montra des prisonniers allemands. Le camp de prisonniers de guerre se trouvait non loin du stade Azot.
Comment Londres a aidé Stalingrad ?
Bruce Harris, reporter du Times britannique, aurait probablement apprécié que l'entrée dans le stade Azot soit décorée de petits tours, comme à Wembley. Le Times écrivait alors : « Si les Russes peuvent jouer au football à Stalingrad, cela prouve qu'ils ont confiance en l'avenir ». A vrai dire, Bruce Harris n'assista pas à la rencontre de Stalingrad, et puis il écrivait sur les réalités du football anglais. Après le début de la Seconde guerre mondiale, en Angleterre, on ne disputait pas de matches officiels. La note d'Harris fut publiée dans le Times sous le chapeau « Stalingrad étonne à nouveau le monde. Le deuxième miracle de Stalingrad » et fit forte impression sur les lecteurs. Comme ils le pouvaient, les Anglais commencèrent à aider la ville.

« Notre musée conserve un dessus de table », raconte Svetlana Argastseva. « Il fut expédié avec de l'argent depuis Coventry en 1943. Sur le dessus de table sont brodés les noms de 860 femmes de cette ville anglaise et les mots « Mieux vaut une petite aide qu'une grande compassion ». Deux hôpitaux de la ville furent longtemps appelés « anglais » par les habitants. Ils furent entièrement appareillés par des Britanniques. Les lits qui s'y trouvaient avaient été apportés de Sheffield ! Des instruments médicaux achetés et apportés personnellement à Stalingrad en 1944 par l'épouse du Premier ministre du Royaume-Uni Winston Churchill sont conservés ».

La note d'Harris trouva aussi une résonance auprès des joueurs du FC Arsenal. L'équipe envoya un télégramme amical à l'intention des participants à ce match. La réponse fut laconique : « Merci. Les habitants de Stalingrad sont capables de tout ».

Andreï Anfinogentov
Stalingrad. Eté 1943. Des enfants de la ville-héros habillés en uniformes de marin anglais offerts par le fonds de Clémentine Churchill vont à l'école dans le quartier de la place Pavchykh Bortsov.
Les photographies sont proposées par le Musée-réserve de la Bataille de Stalingrad et le projet Bloc-notes Volgograd.

Illustrations : Artem Absaliamov, spécialement pour welcome2018.com.