Le sport des grandes performances télévisuelles

Le sport des grandes performances télévisuelles
Comment les Russes regardent les retransmissions footballistiques
Arina Borodina
Selon les prévisions, l’audimat de la Coupe du Monde de la FIFA, Russie 2018™ pourrait atteindre 3,5 milliards de personnes. Sans aucun doute, en Russie aussi les retransmissions télévisées du Mondial à domicile devraient susciter un grand intérêt. Sur demande de welcome2018.com, l’observatrice de la télévision d’Echo de Moscou Arina Borodina a étudié la façon dont on regarde le football dans notre pays.
En voilà un paradoxe. Dans notre pays pas si footballistique que ça, n'ayant pas la sélection nationale la plus compétitive ni la plus prolifique en Coupe du monde, c'est le football international qui est en tête des records de popularité auprès des téléspectateurs ces dernières années. Le principal record d'audience des 16 dernières années, qu'il n'est plus possible de battre, n'appartient pas à une série ni à la retransmission de l'Eurovision ni aux vœux présidentiels du Nouvel An ni à l'éternel hit cinématographique Moscou ne croit pas aux larmes ni à Maxime Galkine ou Andreï Malakhov, mais à une retransmission de la Coupe du monde de football 2002.

Comment cela se mesure-t-il ? C'est la société Mediascope (autrefois c'était la société TNS Russie) qui réalise les mesures d'audimat en Russie et étudie ce que regardent les téléspectateurs, et comment ils le font. Elle calcule les taux d'audience et les parts des programmes, détermine quels sont les projets télévisés, les émissions, les shows, les séries les plus plébiscités et populaires, et bien d'autres données sociologiques sur la base desquelles se développe l'industrie télévisuelle et sont répartis les budgets publicitaires.

A l'heure actuelle, les archives officielles des mesures d'audimat, que propose Mediascope, commence en 2002. Il n'est désormais techniquement plus possible d'unifier tout ce qu'il y avait auparavant dans une base de données unique, par conséquent le point de départ des données commence il y a 16 ans.
Le match Russie – Japon en 2002 fut regardé par 75% de tous les gens qui avaient allumé leur téléviseur. La télévision actuelle ne peut plus se représenter des chiffres aussi énormes.
Si l'on regarde le volume total des classements télévisuels depuis 2002 jusqu'à aujourd'hui, c'est la retransmission en direct du match Japon – Russie à la Coupe du monde au Japon et en Corée, diffusée en 2002 par Pervy kanal, qui détient le record.
Le match Japon — Russie de 2002 constitue un record historique d’audimat sur les 16 dernières années
Il s'agissait d'un match de groupe du Mondial, un jour férié, en journée. Les hôtes de la compétition l'emportèrent sur l'équipe de Russie sur le score de 1-0. C'est précisément ce match, ou plutôt ses téléspectateurs, qui entra dans l'histoire de la télévision russe comme inatteignable du point de vue de la part d'audimat. Parmi l'ensemble des téléspectateurs de plus de 18 ans (ici et après, les données sont celles de la société Mediascope) la part d'audimat de cette retransmission footballistique atteignit 75% (c'est-à-dire le pourcentage de tous ceux qui avaient allumé leur télévision à ce moment-là) et près de 25% de taux d'audience (sur la population totale).

La télévision actuelle ne peut plus se représenter des chiffres aussi énormes. Aujourd'hui, une part supérieure à 20% est déjà considérée comme un grand succès, et au sommet du hit-parade annuel se trouvent des émissions, des programmes et des séries réunissant en moyenne une part d'environ 25 à 30%. Par conséquent, le match Japon – Russie de 2002 constitue un record historique d'audimat sur les 16 dernières années.
En deuxième place des records d'audimat et de taux d'audience à la télévision russe sur ces 16 années, on trouve aussi une retransmission de football. Il s'agit de la Coupe d'Europe 2008, quand la Russie atteignit les demi-finales. Et la demi-finale entre les équipes d'Espagne et de Russie sur la chaîne Rossiya 1 a réunit une part d'audimat gigantesque de 70% et un taux d'audience de 26,8%.
Au terme de l'année 2008, cette retransmission de football occupe la première place selon ces indicateurs, dépassant même le leader traditionnel, les vœux présidentiels du Nouvel An
A deux autres reprises, la barre des 70% d'audimat fut franchie, mais avec moins de taux d'audience, par deux rencontres de la Coupe du monde 2002. Le match Russie – Belgique (2-3, sur la chaîne Rossiya) rassembla 73,3% d'audimat avec un taux d'audience de 13,2%, alors que le match Russie – Tunisie (2-0, Pervy kanal), 71,3% et 10,5 de taux d'audience.
En dépit d'un cliché répandu, le football n'est pas seulement regardé par les hommes, mais aussi par les femmes, et de tous les âges. Autrement, les retransmissions footballistiques ne pourraient pas donner lieu à des chiffres aussi gigantesques.
Il est notable que ces retransmissions footballistiques, comme toutes les autres ayant été diffusées sur les grandes chaînes de télévision nationales Pervy kanal et Rossiya 1 (s'étant appelée jusqu'en 2010 « Rossiya » seulement), aient été regardées, loin de là, pas seulement par des hommes, comme on aurait pu le penser. Les taux d'audience records des matches de la Coupe du monde montrent justement que les rencontres suscitent l'intérêt auprès d'une audience élargie, incluant hommes et femmes de tous âges et statuts sociaux. Autrement, où irait-on chercher des chiffres aussi énormes ? Les taux d'audience ne répondent pas à la question de savoir avec quelles émotions les téléspectateurs regardent les matches, et pourquoi, mais ils permettent d'enregistrer la demande élevée pour les matches de la Coupe du monde impliquant la sélection russe, souvent indépendamment du résultat et de l'expérience de l'adversaire. L'audience est peut-être attirée par le spectacle, les émotions fortes, le hasard, ainsi que par le direct, qui retranscrit tout cela à travers l'écran en temps réel. Toutes ces caractéristiques prises ensemble sont rares pour la télévision traditionnelle.

Si l'on regarde le tableau représentant le top 10 des retransmissions télévisées des Coupes du monde ayant vu la participation de l'équipe de Russie de 2002 à 2014, en incluant les éliminatoires, on s'aperçoit qu'elles étaient très populaires auprès des téléspectateurs.
En 2009, le match des éliminatoires pour la CdM 2010 contre l'Allemagne n'a été dépassé en termes d'audimat que par les vœux présidentiels du Nouvel an
En 2009, le match des éliminatoires pour la CdM 2010 contre l'Allemagne n'a été dépassé en termes d'audimat que par les vœux présidentiels du Nouvel an
Cas particulier : les matches des éliminatoires de l'équipe de Russie à l'automne 2009, quand un ticket pour la Coupe du monde de football 2010 était en jeu. Notre équipe jouait en octobre 2009 un match retour au Loujniki contre celle d'Allemagne, alors qu'elle était à un petit point des Allemands. Et elle s'inclina.

Le match, se déroulant à Moscou, fut retransmis en prime time sur Pervy kanal : la part d'audimat atteignit 44,5% (presque la moitié de l'ensemble des téléviseurs allumés) avec un taux d'audience élevé de 16,2%. Au terme de l'année 2009, dans le top 10 des retransmissions les plus populaires, ce match se plaça en deuxième position des taux d'audience russes auprès des plus de 18 ans, arrivant derrière les vœux présidentiels du Nouvel An et passant devant les shows du Nouvel an et les séries populaires. Deux autres matches, étant devenus décisifs lors de ces éliminatoires, c'est-à-dire les rencontres contre l'équipe de Slovénie, sont aussi dans le top 10 des retransmissions footballistiques les plus regardées, en troisième et quatrième places. Les deux matches étaient diffusés par Pervy kanal, la part d'audimat atteignant chaque fois près de 40%, même si au terme de ces éliminatoires la Russie ne se qualifia pas pour la Coupe du monde 2010.
Il est drôle que dans le top 10 des retransmissions footballistiques les plus vues incluant notre sélection nationale entre 2002 et 2014, figurent aussi des matches contre des équipes ne s'illustrant pas pour leur culture du football ou un jeu très efficace. Néanmoins, la réaction de l'audience est parfois totalement imprévisible : expliquer pourquoi les téléspectateurs russes choisissent tel ou tel match, en supportant leur équipe, n'est pas toujours possible. Au nombre des retransmissions footballistiques des Coupes du monde les plus populaires auprès des téléspectateurs se trouvent des rencontres de la sélection russe contre l'Algérie, l'Azerbaïdjan et l'Estonie. Et il y a partout des valeurs élevées d'audimat et de taux d'audience, que peuvent envier les producteurs de séries et de grands shows de divertissement.

Si l'on parle des matches d'équipes étrangères en Coupe du monde les plus plébiscités, les résultats télévisés sont ici plus explicables en général. Quoi qu'il en soit, dans le top 10 des rencontres de Coupe du monde les plus regardées, incluant celles auxquelles l'équipe de Russie n'a pas participé, il y a quatre finales. Pourtant, aucun match entre équipes étrangères n'a atteint la part d'audimat de 70% ou même de 60%. Il n'y a que les leurs que les supporters russes soutiennent frénétiquement.
Entre 2002 et 2014, parmi tous les téléspectateurs de plus de 18 ans, la finale de 2002 entre le Brésil et l'Allemagne, retransmise par la chaîne Rossiya, arrive en première position avec 56,7% de part d'audimat (plus de la moitié de tous les téléviseurs allumés) avec un taux d'audience de 15,5%. Ce fut alors le Brésil qui fut sacré champion. En deuxième place, on trouve la finale du Mondial 2006 entre la France et l'Italie (3-5 aux tirs au but), la retransmission sur Pervy kanal atteignant 44,6% de part d'audimat avec un taux d'audience de 13,3%. Même des premières télévisées russes à succès n'ont pas atteint de tels chiffres. Deux autres finales, Espagne – Pays-Bas (1-0, CdM 2010, retransmission sur Rossiya 1) et Allemagne – Argentine (1-0, CdM 2014, sur Pervy kanal) ont rassemblé à l'antenne à peu près les mêmes chiffres : un audimat de 37 à 38%. Et ce malgré le fait qu'il se soit écoulé 4 ans entre les matches. Le nombre de téléspectateurs en général s'est réduit, mais cela ne s'est pas ressenti sur les retransmissions des matches de la Coupe du monde.
56.7%
Brésil - Allemagne
(finale de la CdM 2002)
44.6%
France - Italie
(finale de la CdM 2006)
37.6%
Espagne – Pays-Bas
(finale de la CdM 2010)
38%
Allemagne - Argentine
(finale de la CdM 2014)
Parfois, le choix des téléspectateurs est impénétrable et il est difficile de le prévoir à l'avance. Qui aurait pu s'attendre à ce que le match entre les équipes du Sénégal et de la Turquie de la Coupe du Monde 2002 (alors retransmis par la chaîne Rossiya) rassemble une part d'audimat supérieure à 45% à travers le pays. Néanmoins, à en croire les chiffres, l'audience était concernée par cette rencontre et le match ferme le top 10 des retransmissions de matches de football entre équipes étrangères en Coupe du monde les plus populaires entre 2002 et 2014.